Nous sommes le 15 janvier 1871. Il semblerait bien qu’on l’ait enfin retrouvé à Colombes: une histoire oubliée refait surface. Ce courrier, qui peut sembler au premier abord banal, contient un véritable trésor pour Colombes. En effet, très peu de personnes ont rédigé des courriers dans la ville durant cette période de l’histoire, et encore moins nous sont parvenus. Dès lors, le récit qui suit revêt une valeur particulière, car il entrelace la petite et la grande histoire. Dans ce pli une lettre d’un soldat de la garde mobile se trouvant en poste dans la ville de Colombes.

Pli par Ballon Monté « La Poste de Paris » à destination de St-Brieuc (Cotes du Nord). Affranchie Cérès Siège Y&T n°37. Cachet de départ de Neuilly sur Seine(Banlieue) 15 ou 16 janvier 1871 (date non lisible). Arrivée à St-Brieuc (au dos) le 26 janvier. «La POSTE de PARIS», qui contient les plis postés du 15 au 17 janvier s’envole de nuit de la Gare du Nord le 18 janvier 1871 à 3H30 du matin. Il atterri en Hollande à Venloo à 10H à 7 km de la frontière prussienne après un voyage relativement tranquille de 6h30 et 400 km. (Collection personnelle)
Les Ballons montés.
Paris ne pouvait pas rester isolé du reste du monde. Un système d’aérostats est donc mis en place. L’histoire des ballons montés ne dure que quatre mois et demi. 67 ballons s’échapperont de la capitale encerclée entre le 23 septembre 1870 et le 28 janvier 1871. Les départs se font de jour comme de nuit, essuyant les tirs de barrage des troupes prussiennes.
Le ballon «La POSTE de PARIS» en est le 62eme. L’envoi de courriers par ballons montés est une opération périlleuse et on comptera de nombreux d’échecs. Certains d’entre eux se feront d’ailleurs capturer par l’ennemi. Les ballons montés permirent de communiquer avec l’extérieur et acheminer du courrier. Des pigeons voyageurs seront aussi embarqués sur certains ballons pour transporter les informations de la province à leur retour sur Paris.
Débutons ce récit en plantant le décor en ce début d’année 1871.
Il y a 5 mois que la guerre franco-prussienne a débutée. Déclenché en juillet 1870, le conflit tourne très rapidement à l’avantage de la Prusse et se conclut, ainsi, pour la France, par une série de défaites retentissantes. L’une d’elle survient à Sedan, le 2 septembre 1870, où l’empereur Napoléon III est fait prisonnier avec une grande partie de l’armée impériale. Cet événement précipite l’effondrement du Second Empire. Dès le 4 septembre, Léon Gambetta proclame la Troisième République à Paris depuis l’Hôtel de Ville.
La bataille de Sedan et la capture de Napoléon III.
Ce nouveau gouvernement de la défense nationale est déterminé à poursuivre les combats et exclut une paix avec la Prusse. Le 16 septembre, pour freiner l’avancée des Prussiens vers Paris, le génie militaire français fait sauter le pont ferroviaire et routier d’Argenteuil puis sur ordre du gouverneur de Paris le 19 septembre, lorsque le siège devient inéluctable, ceux d’Asnières, de Billancourt, de Courbevoie, de Saint-Cloud et de Sèvres. C’est dans ce contexte que les Colombiens désertent leurs maisons et se réfugient dans la capitale.
19 septembre 1870. Les uhlans de la garde prussienne (unités de cavalerie légère armées de lances) établissent leur quartier général sur les hauteurs d’Argenteuil. 240 000 soldats encerclent progressivement Paris par le sud, l’ouest et le nord. Les troupes prussiennes coupent les dernières lignes télégraphiques reliant la capitale à l’extérieur: le siège de Paris commence.

Le siège de Paris.
Désormais isolée du reste du pays, la capitale doit improviser ses communications avec la province. Les autorités mettent donc en place un système ingénieux de ballons montés. Au gré des vents, ces aérostats tentent de franchir les lignes ennemies afin de transporter des messages et des émissaires. Les autorités choisissent de ne pas faire évacuer la population. Les réserves alimentaires, limitées à trois mois, s’épuisent rapidement, en particulier la viande.
Le 7 octobre, Léon Gambetta, ministre de la guerre quitte Paris en aérostat pour reformer une armée en province. Il espère ainsi donner de l’espoir au peuple Parisien. Les combats continuent un peu partout aux alentours de Paris. Mais en cette fin d’année 1870 les deux grandes tentatives de sortie se soldent par des échecs. La première donne lieu, les 1er et 2 décembre, aux combats de Villiers et de Champigny ; la deuxième, le 21 décembre, à l’engagement du Bourget. La résistance touche à sa fin, sapée par un hiver sibérien particulièrement rude et par la pénurie croissante de vivres.


Une défaite inéluctable.
Dans la capitale une famine sévère s’installe. Chevaux, chats, chiens, rats, moineaux, corbeaux et animaux exotiques du Jardin des Plantes se retrouvent au menu des habitants assiégés. Le 30 décembre, l’artillerie prussienne entame un bombardement intensif des forts entourant la ville. Le 5 janvier, elle vise directement les civils parisiens. Alors que l’année 1871 commence, Paris, affamée, bombardée et toujours encerclée, semble condamnée. La défaite française apparaît désormais inéluctable.

Les 4 déserteurs mentionnés par le soldat Bothen dans son courrier sont le Lieutenant Lemerdey et le sous-Lieutenant Le Vezouet, le Sergent Cocard et le Caporal Le Troadec. Tous font partie de la 7eme compagnie du 2eme bataillon de gardes mobiles des Côtes-du-Nord. Ils ont traversé la Seine. Le 2eme bataillon de gardes mobiles des Côtes-du-Nord fait partie de la 1re brigade du colonel Filhol de Camas.
C’est le moment pour nous de revenir à Colombes.
il y a 150 ans jour pour jour. Nous sommes le 15 janvier 1871. Le jour se lève sur Colombes. Bothen Constant Fernand, jeune soldat de la 7eme compagnie du 2eme bataillon de gardes mobiles des Côtes-du-Nord écrit une lettre à ses parents habitants à St-Brieuc. Le 2eme bataillon de gardes mobiles des Côtes-du-Nord dont il fait partie est arrivé sur Colombes quelques semaines auparavant le 29 novembre 1870.
Seule et unique solution pour que son courrier puisse sortir de Paris assiégé: se faire la belle par les airs et quitter la capitale par ballon monté. Selon les exigences de l’administration des postes, l’auteur écrit donc la correspondance adressée à sa famille sur un papier léger, qu’il plie et cachette. L’envoi ne devant pas dépasser un poids de 3 à 4 grammes. Acheminé par son vaguemestre (facteur militaire) le courrier du garde mobile Bothen transite donc par Neuilly sur Seine pour pénétrer dans la Capitale.
Trois jours plus tard, le 18 janvier 1871, il s’élève au-dessus des lignes ennemies à bord d’un ballon monté, ultime symbole de l’ingéniosité parisienne face à l’encerclement prussien. Sa mère Aline Bothen recevra son courrier quelques jours plus tard le 26 janvier.
Lettre du soldat Bothen a se mère.
En voici son contenu retranscrit:
– Colombes, le 15 janvier 1871 8 heures 1/2 du matin
Mes chers parents, Le vaguemestre va partir ; il attend ma lettre et je n’ai que le temps de vous écrire deux mots. Nous sommes toujours à Colombes où, à part quelques fausses alertes, nous sommes presque aussi tranquilles qu’en temps de paix. Voilà plus de six semaines que nous habitons cette petite ville où les propriétaires, voyant qu’ils s’étaient abusés sur les dangers qu’ils auraient courus en y restant, commencent à revenir.
Le Commandant, il y a aujourd’hui huit jours, a été bien affligé par la désertion de deux officiers, d’un sergent et d’un caporal du bataillon. Jamais je ne l’avais vu aussi chagrin, d’autant plus qu’il était proposé pour la Légion d’honneur et que cette malheureuse affaire va retarder de longtemps sa nomination au grade de chevalier. Maintenant il a pris sur lui et il est plus calme. Je vois chaque jour Sigismond, officier d’ordonnance du Colonel de Camas qui commande notre brigade.
Nous ne nous laissons pas abattre par la longueur du siège de Paris, car chaque jour nous rapproche de la délivrance. Tous mes amis de St-Brieuc supportent assez facilement la viande de cheval et se portent bien. Souvenirs et amitiés à tous.
Je vous embrasse, Fernand
L’armistice et la fin des combats.
Le 18 janvier, Guillaume Ier devient empereur allemand dans la galerie des Glaces du palais de Versailles. Cela marque l’unité de l’Allemagne au cœur de la France vaincue. Tandis que Paris croule encore sous le siège Prussien l’armistice est finalement signé le 28 janvier après cinq jours de négociations scelle la reddition d’une ville épuisée mais indomptée. Cela met fin à 4 mois et 10 jours de siège à Paris ainsi qu’aux Ballons montés.
Alors que les Colombiens reviennent petit a petit sur Colombes le soldat Bothen et le 2eme bataillon de gardes mobiles des Côtes-du-Nord repartent sur Paris le 29 janvier 1871. Dans la capitale c’est la consternation et la colère. 500000 hommes armés, retranchés dans une place forte viennent de se rendre face à 200000 assiégeants. La population a le sentiment d’avoir été trahie. Quelques semaines plus tard, le désespoir social et la colère politique attisent l’insurrection. Ils conduisent à l’émergence de la Commune de Paris, prélude à l’un des épisodes les plus tragiques et les plus marquants de l’histoire de la capitale.
Qu’est devenu le soldat Bothen?

Mes recherches (acte de naissance et décès ci-dessus) sur ce soldat Bothen Constant Fernand qui a stationné sur notre ville de Colombes pendant la guerre Franco-Prussienne de 1870-1871 et né le 7 mars 1847 à St Brieuc (Fils de Constant julien et d’Aline Chauvin) montre que celui-ci a survécu à cette guerre. Il retourne ensuite vivre dans sa ville natale de St-Brieuc ou il décédera dans le 7 janvier 1892.

Hasard des choses : le même jour ou Bothen écrit ce courrier a ses parents, (soit le 15 janvier 1871 ) Adrien-Louis Bruneau artiste peintre et aquarelliste mort le 3 janvier 1884 à Neuilly-sur-Seine peint une scène du Siège de Paris. Elle est intitulée « Un poste de Gardes nationaux mobilisés à Colombes ». Se pourrait-il que sur ce tableau conservé au Musée Carnavalet a Paris se trouve notre désormais célèbre garde mobile Bothen Constant Fernand ?